La première partie de cet article traite de la médecine traditionnelle chinoise (MTC) en général ; la seconde présente quelques idées pour des campagnes fantastiques ou héroïques.
Bien entendu, la pratique et la théorie médicales chinoises ont changé considérablement au
cours du temps, mais elles montrent une continuité remarquable à partir de 500 avant J.-C.
environ. Jusqu'à cette époque-là, les gens étaient soignés par des guérisseuses (c'étaient
rarement des hommes) appelées wu (ce terme est parfois traduit par "chamane" ou
"sorcière"). Une wu avait deux compétences connexes : parler
aux esprits, et soigner les maladies (en exorcisant les esprits maléfiques
qui les causaient). Elle pouvait aussi se rendre dans l'Au-delà, en voyage extatique,
pour négocier avec la Mort le retour d'une personne décédée.
Les maladies étant causées par des esprits qui volaient les âmes des gens, la wu
faisait voyager son âme à la recherche du coupable. Lorsqu'elle l'avait trouvé,
elle essayait de lui faire libérer l'âme, puis elle soignait le malade en réunissant l'âme
et le corps de ce dernier.
Vers 500 avant J.-C., donc, la théorie originelle des causes des maladies fut remplacée par celle du qi, qui demeura la théorie orthodoxe pendant les époques qui nous intéressent dans le cadre de BaSIC Chine Impériale. Les wu perdirent leur rôle de guérisseuses, et les médecins devinrent une corporation specialisée, avec des écoles de médecine et des concours d'entrée. Ces médecins, qui étaient généralement des hommes, utilisaient une large gamme de méthodes pour soigner les maladies et les blessures, mais aussi pour toujours maintenir leurs patients en bonne santé, et pour prolonger la vie. Parmi ces méthodes, il y avait l'acupuncture et la moxibustion, la pharmacopée et la chirurgie, les régimes alimentaires, les exercices respiratoires et le massage.
Un médecin réputé se devait de soigner son patient de façon préventive, avant même que la maladie ne l'affecte. Seuls les médecins moins réputés en étaient réduits à attendre que leurs patients ne tombent malades pour pouvoir diagnostiquer leur maladie et trouver le traitement adéquat. Ainsi, les médecins n'étaient payés que lorsque leur patient était bien portant. Et, bien sûr, les médicaments étaient à la charge du médecin. Cet état de fait arrangeait bien les riches, qui pouvaient se permettre d'avoir un médecin parmi leurs domestiques ; les pauvres, eux, n'allaient chez le médecin que quand ils étaient malades, et ils payaient leurs médicaments, exactement comme nous le faisons aujourd'hui.
Le Qi est la force vitale des êtres humains et de l'univers. C'est une énergie qui circule dans le corps à travers des canaux anatomiques bien déterminés (les méridiens), et qui est de deux natures. La première est acquise lors de la fécondation, des qi combinés de l'ovule et du spermatozoïde, et elle ne peut pas être réapprovisionnée. Elle se consume petit à petit pendant toute la durée d'une vie humaine, et la mort de l'individu survient quand le qi de la naissance a complètement disparu. La seconde doit être acquise régulièrement à partir de la nourriture et de l'air, ce qui explique au passage pourquoi il est indispensable de manger et de respirer pour vivre.
La MTC fait également référence aux concepts de yin et de yang, communs à toutes les écoles de philosophie chinoises. Le yin et le yang sont les composantes négative et positive à la base de toute matière et de toute énergie dans l'univers, et le qi, comme le reste, est composé d'un mélange de ces deux composantes. Si le yin et le yang du corps sont présents dans les bonnes proportions, l'individu est en bonne santé. Autrement, il tombe malade. Le rôle de la MTC est de rééquilibrer le yin et le yang du corps, et par là même de soigner le malade. Dans cette vision de la maladie, le corps est un mécanisme qui se répare de lui-même ; les soins permettent au corps de revenir à son état naturel, qui est d'être en bonne santé.
L'acupuncture est une pratique médicale consistant à insérer de fines aiguilles dans les tissus de l'hypoderme ou dans les muscles, en des points bien spécifiques du corps appelés "points vitaux" ou "cavités". L'acupuncture est utilisée dans la MTC pour soigner une large gamme de maladies, sans que l'on ait de statistiques fiables sur son efficacité. Mais indépendamment de son efficacité réelle ou supposée par rapport aux maladies, il est indéniable que l'acupuncture combat la douleur (analgésie) chez un nombre significatif de patients : 55% à 85%, à comparer avec l'efficacité générale d'un placebo dans ce cas : 30%. L'électroacupuncture, qui consiste à faire passer un petit courant électrique à travers l'aiguille, est utilisée pour anesthésier les patients pendant une opération chirurgicale. L'acupuncture est également censée apporter un sentiment général de bien-être.
Les mécanismes physiologiques des effets analgésiques et anesthésiques de l'acupuncture sont désormais connus. Les aiguilles stimulent le système nerveux periphérique, qui lui-même indique au cerveau de produire des endomorphines et des monoamines - des substances chimiques qui bloquent la douleur. La production d'endomorphines, alcaloïdes naturellement produits par le corps, peut expliquer la sensation de bien-être induite par l'acupuncture. D'après la théorie de la MTC, les aiguilles sont insérées en des points bien particuliers du système de circulation du qi, et l'acupuncteur utilise les aiguilles pour manipuler le courant de qi pour rétablir l'équilibre correct du yin et du yang dans le corps.
La moxibustion, cousine moins connue de l'acupuncture, est une pratique médicale consistant à brûler des feuilles séchées d'armoise (artemisia vulgaris), soit directement sur la peau, soit juste au-dessus, éventuellement avec une tranche de gingembre ou de la pâte de haricot placée entre le moxa et la peau. Il faut absolument utiliser des feuilles d'armoise : cette plante contient une substance active. Dans la MTC, la moxibustion revêt une importance aussi grande que celle de l'acupuncture ; en général, la moxibustion est préconisée pour les maladies chroniques, alors que l'acupuncture est préconisée pour les cas aigus. L'acupuncture comme la moxibustion peuvent causer la mort, mais ce genre de pratique est interdit : l'acupuncture, si les points létaux sont employés ; la moxibustion, si elle est utilisée alors qu'elle n'est pas nécessaire, car elle provoque un surcroît de l'élément "feu" dans le corps, et donc un déséquilibre létal.
La pharmacopée traditionnelle chinoise comprend des médicaments à base de plantes et de substances d'origine animale et minérale. Les plantes utilisées se comptent par milliers, et certaines d'entre elles contiennent des substances actives connues : dichroa febrifuga contient un agent antipaludéen, de même que artemisia annua (l'armoise douce) ; ephedra sinica est la source de l'éphédrine, alcaloïde utilisé dans le traitement de l'asthme ; l'aconitine, extraite de la racine de l'aconit, est un poison cardiaque qui, comme la digitaline, tirée du doigtier, sert de stimulant cardiaque à petites doses ; nux vomica (le vomiquier) contient de la strychnine ; le cannabis et l'opium sont utilisés comme anesthésiques et analgésiques.
Le ginseng (partax ginseng) est un important tonique, utilisé de façon abondante et notamment pour les maladies chroniques. Aucune pharmacie traditionnelle ne devrait en être dépourvue, bien que son efficacité ne soit pas prouvée. Le gingembre est utilisé contre les rhumes et la toux, les noyaux d'abricot contre la toux et contre la constipation. En fait, les graines et les noyaux de nombreux fruits (notamment les prunes, les grenades et les mandarines) sont utilisés pour soigner les maladies gastriques. D'autres plantes sont utilisées pour soigner des maladies telles que l'hépatitite (gardenia jasminoides), des blessures telles que les brûlures (sophora flavescens, en voie externe), et pour les infections et les morsures de serpents (lobelia chinensis). Presque toutes les blessures ou maladies ont en fait des médicaments (plus ou moins efficaces) qui leur sont associés.
La pharmacopée traditionnelle chinoise comprend aussi des antidotes aux poisons. Exemples : (1) un surdosage de médicaments peut être soigné avec une infusion de riz grillé ou avec des jaunes d'œufs gobés entiers ; (2) un empoisonnement à l'arsenic, avec du lait de soja ; (3) un empoisonnement minéral, avec une infusion de ginseng ou avec de la fiente de canard blanc ; (4) une blessure de flèche empoisonnée, avec de la racine de lotus ou avec de l'extrait de graines de chanvre ; (5) un empoisonnement dû à des champignons, en buvant du filtrat d'eau crayeuse.
Les anciens Chinois remarquèrent que si une personne malade prenait des médicaments, elle pouvait guérir et, par conséquent, retarder le moment de sa mort. Ils en déduisirent que, si des médicaments pouvaient retarder la mort temporairement, ils pourraient peut-être aussi la repousser de façon permanente, et se lancèrent à la recherche de l'Élixir de longue vie. Malheureusement, les substances minérales à partir desquelles ils décidèrent de travailler : le mercure, le plomb et l'arsenic, étaient extrêmement toxiques. Le cinabre (sulfure de mercure) était particulièrement recherché à cause de sa couleur rouge, associée au sang, source de vie. Il n'est donc pas étonnant que la plupart de ces chercheurs mourussent au cours de leurs recherches ; même des empereurs moururent empoisonnés en testant des élixirs. Au départ, ces morts furent interprétées comme la transformation du corps physique en un autre, incorporel et immortel, mais ensuite les alchimistes firent leurs expériences à partir de substances moins toxiques, parmi lesquelles l'or.
On retrouve la recherche de la longévité et de l'immortalité dans la MTC, dans l'alchimie, et dans certaines écoles philosophiques comme le taoïsme. Une de ces écoles de pensée conseillait, afin de prolonger la vie, d'éviter de trop manger, de respirer trop fort, de dormir trop longtemps, d'éjaculer, de s'enivrer. Tous ces excès étaient censés faire décroître la quantité de qi, et donc réduire la durée de la vie. Ces contraintes de modération n'étaient toutefois pas très populaires, et la découverte de plantes qui pouvaient annuler les effets du vieillissement et prolonger la vie fut considérée une progrès très positif. Bien sûr, toutes ces plantes poussaient dans des endroits inconnus et inaccessibles. Ou devaient être cueillies à des moments bien particuliers (des conjonctions astrologiques qui ne se répétaient que tous les soixante ans, par exemple). Une de ces plantes d'immortalité était censée pousser sur une île enchantée qui flottait quelque part sur l'océan oriental, et certains empereurs des dynasties les plus anciennes dépensèrent de petites fortunes pour la découvrir.
L'Élixir de vie, une préparation alchimique, était censé rendre le corps immortel : au zénith de sa popularité (du 4me siècle avant J.-C. au 1er siècle apr. J.-C.), la Chine n'était pas encore entrée en contact avec les notions bouddhiques d'âme et de réincarnation, et l'on pensait, bien qu'il existât un vague Au-delà, que l'âme, tout comme le corps, étaient au bout du compte destinés à disparaître. L'immortalité du corps apparaissait ainsi comme une condition nécessaire de la vie éternelle, mais elle pouvait prendre la forme d'un "corps subtil aérostatique lévitant", un corps parfait qui pouvait errer à volonté au-dessus de la terre, dans les nuages, et même dans les étoiles.
Les effets de l'acupuncture en termes de jeu vont dépendre du type de campagne.
Dans une campagne réaliste, les causes des maladies sont les mêmes que dans le monde réel, et
l'acupuncture est utilisée tout au plus pour l'analgésie ou l'anesthésie.
Dans une campagne fantastique ou héroïque, les maladies sont dues à un déséquilibre
du qi du corps, et donc l'acupuncture peut soigner beaucoup de maladies en rééquilibrant le
yin et le yang, bien que les guérisons ne soient pas instantanées. Le patient va
peut-être devoir aller chez l'acupuncteur pendant des semaines et des semaines. On peut considérer
que l'acupuncture soigne les maladies d'origine physiologique : les maladies infectieuses, la
migraine, les ulcères d'estomac, etc. mais pas les problèmes anatomiques comme l'arthrose ou la
cataracte, bien que ces derniers puissent être soignés par d'autres aspects de la MTC. La cataracte,
par exemple, peut être soignée par la chirurgie.
Le MJ peut également décider, notamment dans le cadre d'une campagne héroïque, que l'acupuncture accélère la vitesse de guérison des blessures. Il est clair que l'impact de l'acupuncture sera d'autant plus grand que les sortilèges de Guérison ou de Soins seront rares ou chers.
Dans tous les cas de figure, et pour rester fidèle à l'esprit de la MTC, l'acupuncture doit être considérée comme relevant d'une compétence et non de la magie.
Longévité et immortalité
Je propose deux manières d'introduire dans le jeu l'herbe d'immortalité ou l'Élixir de vie.
Premièrement, le MJ peut considérer que l'herbe d'immortalité est extrêmement rare, ou même qu'elle
pousse dans un endroit unique et isolé, objet de maintes quêtes, dont aucune n'a encore réussi.
Deuxièmement, le MJ peut considérer que l'Élixir de vie est une potion alchimique, produite
selon des principes scientifiques et non magiques. Cet élixir peut être soit rare, soit commun,
mais dans tous les cas il y a un risque que les potions communes contiennent du cinabre toxique.
Ou alors le MJ peut considérer que l'abandon de son enveloppe corporelle est un "effet
secondaire" malheureux mais nécessaire pour atteindre l'immortalité.
De toute façon, la plante d'immortalité était considérée comme étant extrêmement rare, et l'Élixir de vie comme une chose réservée aux alchimistes et aux empereurs. Ces deux substances étaient censées rendre le corps immortel mais, surtout, c'étaient quasiment les seules substances connues qui eussent ce pouvoir. Le MJ ne doit pas oublier que, si des sortilèges puissants de guérison, de soins ou de longevité peuvent être obtenus trop facilement, la plante d'immortalité et l'Élixir de vie perdront tout leur mystère. C'est donc dans une campagne réaliste que l'on pourra intégrer le plus fidèlement des éléments de MTC, mais de nombreux aspects de la MTC peuvent également être intégrés dans les autres niveaux de jeu. L'aspect le plus essentiel de la MTC est qu'il s'agit d'une médecine rationnelle, et non mystique, et, au vu des connaissances limitées de l'époque, on peut considérer qu'il s'agit presque d'une véritable science.
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