La Bureaucratie chinoise

Les jeux de rôle (et les romans) médiévaux-fantastiques sont généralement situés dans des mondes féodaux inspirés du Moyen Âge européen. La société féodale, le gouvernement, ainsi que la technologie, l'agriculture, les densités de populations, et les institutions religieuses du Moyen Âge européen sont reproduits avec plus ou moins de précision. La plupart du temps, la magie est simplement ajoutée en sus de tous ces ingrédients, sans aucune analyse réelle de la manière dont le développement de la société, de la politique ou de la technologie serait modifié par la magie si elle marchait vraiment.

Il n'y a rien de mal à utiliser un modèle européen pour créer un univers de jeu de rôle médiéval-fantastique. En fait, l'avantage dans un tel cas est que le modèle va être immédiatement perceptible à tous les joueurs. N'importe qui peut facilement se projeter dans un monde de rois, de chevaliers, de châteaux et, bien sûr, de pauvres serfs exploités. La plupart des joueurs saura aussi que les villes étaient très sales, que l'instruction était un privilège réservé à une élite, que presque tout les monde était illettré, et que le niveau technologique général était très bas.

Mais une campagne féodale est loin d'être la seule possibilité pour un jeu de rôle (ou un roman) médiéval-fantastique. Elle n'est même pas historiquement représentative. Quand on compare l'Europe au reste du monde, beaucoup de choses ont intérêt à être mises en abyme. Jusqu'à la révolution industrielle, l'Europe était une minuscule aberration en retard économique et technologique attachée à l'extrémité nord-ouest du continent asiatique. Une telle vue de l'histoire et des institutions européennes peut heurter ceux qui croient en la supériorité absolue de l'Occident. Et pourtant l'Histoire montre que, sans conteste, l'Europe a été relativement en retard par rapport à bien d'autres parties du monde tout au long de son histoire. En outre, seule une infime minorité de la population mondiale vivait en Europe, et donc sa société ne peut raisonnablement pas être considérée comme représentative de la société mondiale en général. Comme je l'ai écrit ci-dessus, il n'y a rien de mal à utiliser un univers féodal comme cadre de campagne pour un jeu de rôle, mais ce n'est pas le modèle le plus représentatif que l'on puisse trouver dans l'Histoire.

Une campagne qui se déroulerait dans un univers de type asiatique donnerait non seulement l'occasion de vivre des aventures un peu plus originales que d'habitude, mais la très grande variété de peuples et de cultures asiatiques elle-même serait source d'un grand nombre de cadres de campagne originaux. Ainsi, le monde du jeu commencerait enfin à ressembler, par sa variété, au vrai monde, ce qui donnerait au final une campagne beaucoup plus réaliste. C'est la richesse intrinsèque de l'Asie qui rend des suppléments réducteurs comme Oriental Adventures (pour AD&D) vraiment pitoyables. Le MJ qui utilisera un cadre de campagne asiatique aura à sa disposition un univers très riche, et en outre saura émerveiller ses joueurs tandis que leurs personnages parcourront le monde et rencontreront toutes ces cultures étranges et exotiques.

Bref, il n'y a rien de mal à utiliser un background médiéval de type Europe Occidentale pour une campagne de jeu de rôle médiéval fantastique, mais un cadre de campagne d'inspiration asiatique donnera davantage de variété, ainsi qu'une base technologique franchement plus représentative d'un développement "normal" que l'Europe mediévale.

Pour aider les MJ désireux de se lancer dans une campagne de type asiatique, je vais écrire une série d'articles. Ce premier article explore le thème du style bureaucratique de gouvernement, dont le meilleur exemple est le gouvernment chinois des deux derniers millénaires.

Le Pouvoir bureaucratique chinois

Les deux différents styles de gouvernement chinois donnent de bons exemples de pouvoirs bureaucratiques.
Le premier est le gouvernement aristocratique chinois des dynasties qui succèdent aux Han, jusqu'aux Tang. C'est un mode de gouvernement dans lequel les aristocrates monopolisent la fonction publique.
Le deuxième est le gouvernement des Song et de toutes les dynasties successives, dans lequel la fonction publique est aux mains de bureaucrates professionnels dont la carrière dépend de l'Empereur. Ainsi, le mode de gouvernement étatique moderne, fondé sur l'idée que la carrière d'un fonctionnaire doit dépendre du mérite et non de la naissance ni des recommandations personnelles, existait déjà dans la Chine du onzième siècle. Cet article présente brièvement ces deux modes de pouvoir bureaucratique, ainsi que l'évolution du premier, qui finit par donner naissance au second.

La Chine, de la chute de la dynastie des Han à celle des Tang, peut être décrite comme une société aristocratique, bien que ce ne fût pas pour autant une société féodale. C'était une société aristocratique parce que des groupes aristocratiques dominaient d'un point de vue social et politique. Ils monopolisaient les échelons élevés de la fonction publique et, pour les autres postes, maintenaient un système de sélection qui privilégiait l'origine sociale et familiale des candidats. En outre, les grandes familles aristocratiques considéraient l'empereur et sa famille sur un pied d'égalité, voire comme de simples parvenus.

Pourtant, il ne s'agissait pas d'une société féodale, parce que les titres nobiliaires et l'origine familiale, en eux-mêmes, ne conféraient aucun pouvoir. Les domaines des grandes familles aristocratiques n'étaient pas assez grands pour constituer des fiefs puissants, et en fait ces grandes familles étaient bien souvent moins riches que de vulgaires marchands urbains. L'unique facteur qui leur permettait de dominer politiquement était leur mainmise de tous les postes importants de la fonction publique.

Le système de sélection pour la fonction publique renforçait ce monopole. Afin d'accéder à un poste au sein de la bureaucratie, il était nécessaire d'être parrainé par quelqu'un qui détenait ou qui avait déjà détenu un poste, et ce parrain était ensuite responsable du comportement de son filleul. Le résultat de cet état de fait était que l'on parrainait des membres de sa famille car on pouvait compter sur l'influence familiale pour surveiller leur comportement. Cela avait également pour conséquence que le pouvoir de la famille était d'autant renforcé que de plus en plus de ses membres accédaient à des fonctions gouvernementales élevées.

La structure du pouvoir commença à changer à l'époque Tang, lorsque le gouvernement central chercha à centraliser les décisions, afin de garder le pouvoir exécutif dans les mains de l'empereur et de contrôler les embauches dans la fonction publique. L'aristocratie lutta contre ces changements car elle y voyait une menace à son propre pouvoir. La défaite de l'aristocratie fut graduelle, et ce changement dans la structure du pouvoir mit des siècles à se mettre en place, pour finalement aboutir au cours du onzième siècle. C'est à l'époque Song qu'une fonction publique dominée par des personnes d'origine roturière devint la norme.

Le mécanisme qui rendit possible cette évolution majeure dans l'histoire de la Chine était le système des examens, qui lui-même s'était mis en place sur plusieurs siècles, et qui commença à faire des brèches dans la mainmise aristocratique des postes de gouvernement dès la fin du neuvième siècle.

Le système des examens connut ses premières grands succès à l'époque Tang. Le deuxième empereur de cette dynastie, Li Shimin, augmenta le pourcentage de postes dans la fonction publique pour lesquels les concours étaient obligatoires, s'assurant par là-même que ce ne seraient pas des aristocrates incompétents qui seraient nommés à ces postes. Il instaura également un système d'inspection et de notation des fonctionnaires déjà en poste. Mais ce fut pendant le règne de la tristement célèbre impératrice Wu que le prestige du système des examens et son importance comme clef pour décrocher un bon poste devinrent irréversiblement ancrés dans la mentalité chinoise. L'impératrice Wu dut se battre toute sa vie contre la bureaucratie traditionaliste (qui ne supportait pas l'idée d'une femme sur le trône). Pour la contrecarrer, elle eut recours au système des examens pour remplacer les fonctionnaires traditionalistes per des gens qui devaient leur carrière à l'impératrice, et non à leur réseau de connaissances.

Un lettré

Le système des examens impériaux fut encore renforcé après le règne de l'impératrice Wu et, dès l'époque Song, la bureaucratie était composée de fonctionnaires qui avaient été embauchés par l'intermédiaire du système des examens impériaux. Ces personnes devinrent des agents de la dynastie en place plutôt que des représentants de leur classe sociale. Cette évolution fut également favorisée par le fait que les empereurs de la dynastie des Song ne dépendaient plus du tout des grandes familles qui les avaient mis sur le trône, mais du soutien de leurs propres troupes, très loyales. L'aristocratie avait perdu tout pouvoir, et les fonctionnaires professionnels devaient leur poste et leur pouvoir à la famille impériale. Le régime impérial commença à devenir de plus en plus despotique, processus qui atteindra son apogée sous la dynastie des Ming.

D'une manière générale, l'époque Song fut favorable aux classes sociales moins élevées qui purent accéder à une partie du pouvoir par l'intermédiaire des fonctionnaires professionnels. Les livres, imprimés, étaient bon marché et distribués à grande échelle, et même les enfants des familles paysannes pouvaient étudier et entrer dans la fonction publique. Parfois, tous les membres d'un clan se cotisaient pour payer les études de l'enfant le plus doué, si c'était tout ce qu'ils pouvaient se permettre. Une fois de temps en temps, très rarement, certains de ces enfants réussissaient aux examens de la fonction publique et finissaient par occuper un poste de gouvernement. Lorsque cela arrivait, ces fonctionnaires étaient en fait fiers de leur basse extraction.

Mais il faut tout de même rappeler que le système des examens impériaux ne fut jamais démocratique. Quelqu'un qui avait eu un passé "déshonorant" était interdit d'examens. Ce dernier concept englobait de nombreuses professions : acteurs, criminels, marchands ou policiers, par exemple. Une conséquence de cette politique discriminatoire était que les riches marchands étaient exclus du pouvoir politique. Il faut en outre rappeler que ces examens étaient extrêmement difficiles. Ils étaient divisées en deux ou trois niveaux (local, provincial, et national ou central), selon l'époque considérée. Il y eut de tout temps des controverses sur les matières à présenter aux examens, et s'il valait mieux privilégier la philosophie et les classiques chinois, ou des matières moins théoriques. Le dilemme ne fut jamais résolu mais, de façon générale, ce furent les humanités qui eurent la part belle. Indépendamment de cette controverse, l'époque Song privilégia les touche-à-tout plutôt que les spécialistes.

Le gouvernement des Song empêcha également les "mafias" aristocratiques de se reformer. Il était interdit de nommer à la fonction publique d'une même région deux personnes ayant un degré de parenté plus étroit que cousin germain et, de toute façon, les fonctionnaires étaient systématiquement mutés au bout de quelques années passées au même endroit. L'unique exception à cette règle était constituée par le corps des Travaux Publics (contrôle des inondations, projets d'irrigation, etc.) qui avait besoin d'ingénieurs spécialistes et qui en général était plus professionnel que les autres départements.

Il faut également rappeler que l'intendance du palais impérial était séparée de l'administration civile et militaire de l'Empire. En théorie, l'empereur contrôlait à la fois l'administration du palais et la bureaucratie, mais cela variait beaucoup selon les époques. Le contrôle que l'empereur pouvait exercer sur la bureaucratie dépendait de la bonne transmission des informations, et les historiens ont estimé que, pour obtenir ce genre d'information, l'empereur devait travailler douze heures par jour. Les maladies dues au surmenage étaient paraît-il fréquentes chez les empereurs chinois.

Ce bref article a voulu mettre en évidence les deux formes du pouvoir bureaucratique chinois : celui dominé par les aristocrates, et celui dominé par les fonctionnaires. Ces derniers avaient des origines sociales très disparates et étaient bien plus fidèles au pouvoir en place. Nous avons également étudié l'évolution de la première à la seconde forme de pouvoir. Ce qu'il faut retenir est que, après la dynastie des Han et le début de la dynastie des Tang, le pouvoir était concentré chez les aristocrates grâce à leur mainmise sur la fonction publique. Ce système évolua à la fin de la dynastie des Tang, et les empereurs de l'époque Song commencèrent à concentrer le pouvoir dans leurs mains par l'intermédiaire des fonctionnaires professionnels qui dépendaient de l'empereur pour leur carrière.

Tableau des principales dynasties chinoises

Dynastie Époque
Dynastie Qin 221 à 207 av. J.-C.
Han antérieurs 202 av. J.-C. à 9 apr. J.-C.
Han postérieurs 25 à 265 apr. J.-C.
Sui 581 à 618
Tang 618 à 906
Song du Nord 960 à 1126
Song du Sud 1127 à 1279
Yuan (Mongols) 1260 à 1368
Ming 1368 à 1644
Qing (Mandchous) 1644 à 1911

Aberration en retard économique et technologique... Quelques exemples de l'avance technologique de l'Asie : la poudre à canon (utilisée pour des armes à feu en Chine dès les 10me et 11me siècles), l'imprimerie (par planches en Chine dès le sixième siècle, par caractères d'imprimerie en Corée cent ans avant Gutemberg), le semage en sillons et la brouette, les constructions navales (les jonques chinoises du 15me siècle pouvaient transporter plus de mille soldats). Du point de vue des avancées intellectuelles, le concept du zéro en mathématiques fut emprunté par les Européens aux Arabes, qui eux-mêmes l'avaient reçu du sous-continent indien. Certains développements économiques comme par exemple le papier monnaie eurent lieu en Chine bien plus tôt qu'en Europe. Des certificats de dépôt complètement négociables étaient utilisés en Chine dès le début du 10me siècle. Et la fonction publique en Europe, nous l'avons vu, est sans doute partiellement inspirée du modèle chinois d'avancement dans la bureaucratie par mérite.

impératrice Wu... "Tristement célèbre" parce que c'était une femme, et qu'elle régnait avec le titre d'empereur. Cela lui assura la haine tenace des historiens chinois, qui la dénigrèrent (on ne compte plus les anecdotes sur sa prétendue cruauté ou sur ses frasques amoureuses) et diffamèrent son règne.

de plus en plus despotique... Ce processus fut probablement renforcé par l'exemple de l'autocratie mongole, que les Chinois subirent pendant la dynastie mongole des Yuan.

l'intendance du palais impérial... L'intendance du palais impérial était une tâche immense à cause de la démesure de la polygamie qui y était pratiquée. Certains empereurs de la dynastie Tang, par exemple, eurent plus de mille concubines. Chacune avait ses propres appartements et ses propres domestiques ; des cuisines séparées étaient nécessaires pour empêcher les concubines de s'empoisonner. Cela suppose un nombre de serviteurs et de domestiques pouvant atteindre 10 000 eunuques et 25 000 servantes.

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Adapté d'un article original de Taina Nieminen paru dans The Queensland Wargamer, avec l'aimable autorisation de l'auteur et de la Queensland University Games Society.