Les rites ont trois fondements : le Ciel et la Terre sont le fondement de l'engendrement, les ancêtres le fondement de l'espèce, les souverains et les maîtres le fondement de l'ordre. Sans le Ciel et la Terre, comment l'homme serait-il engendré ? Sans les ancêtres, d'où descendrait-il ? Sans souverain ni maître, comment concevoir l'ordre ? Si un seul de ces trois éléments manquait, il n'y aurait pour l'homme aucun point fixe. Or, par les rites, il sert en haut le Ciel, en bas la Terre, il honore ses ancêtres et exalte son souverain et son maître : tels sont les trois fondements des rites.La morale confucéenne n'est pas une morale aristocratique mais bourgeoise : elle ne consolide pas les privilèges de la naissance, mais ceux de l'éducation et du comportement formel ; elle ne favorise pas les élans du militaire, mais la patience du fonctionnaire.
Xunzi chapitre 19
Autrefois le Dao régnait. L'homme suivait l'ordre de la nature. Puis il advint une époque où le Dao fut oublié et ce fut alors l'ère de la justice des hommes.Selon les époques et les empereurs, le taoïsme est encouragé ou réprimé par le gouvernement central. Cela explique que les taoïstes préfèrent s'isoler dans des lieux inaccessibles afin de se mettre à l'abri des aléas de la politique. Si la figure du taoïste isolé et un peu fou se battant contre les vampires, dans le film Histoires de fantômes chinois, peut être retenue comme archétype, certaines époques (par ex. la fin des Tang) ont vu la construction de monastères mixtes subventionnés par l'État.
Daode jing chapitre 18
À l'époque Ming, afin de réduire l'influence de la cosmogonie taoïque dans la pensée et la religion
chinoises, les lettrés confucianistes et les bouddhistes parviennent à faire détruire la quasi
totalité des textes taoïstes, à l'exception du Daode jing.
Après la destruction de ses textes, le taoïsme se trouve divisé en de nombreuses sectes qui, nées pour résister à
l'oppression, finissent par se spécialiser chacune dans la défense d'un des aspects du taoïsme originel. Il faut ajouter à
cela la distinction, née au sein du taoïsme de l'époque Yuan, entre deux écoles de pensée : celle
des Maîtres célestes (tianshi), traditionalistes, et celle de Qiu Changchun, syncrétiste et maître à penser
de Genghis Khan.
Bouddhisme
L'histoire du bouddhisme en Chine peut être divisée en trois grandes périodes : les quatre premiers
siècles de notre ère sont une époque de lente assimilation et d'adaptation du bouddhisme à une
civilisation très différente, par son organisation sociale et politique comme par ses traditions et
ses conceptions, de la civilisation où cette religion avait pris naissance ; la période du
Ve au IXe siècle est marquée par une
grande ferveur religieuse (c'est pendant cette période que le bouddhisme fait la conquête de la
Corée et du Japon) ; les siècles suivants sont marqués en Chine par un recul et un déclin de
l'influence bouddhique et, à partir de l'époque mongole, par l'expansion dans toute la zone des
steppes du bouddhisme tibétain (ou lamaïsme).
Le bouddhisme naît comme religion du salut dans l'Inde du nord, aux alentours du
IVe siècle av. J.-C. Selon le brahmanisme alors en vigueur en
Inde du nord, l'être humain est prisonnier du cycle des réincarnations successives (samsâra)
de son âme.
L'enseignement primitif du Bouddha (personnage ayant réellement existé), consigné par ses disciples
dans les sûtras, a pour but de permettre à l'adepte, par des techniques de méditation, de
devenir un arhat, càd un être qui a atteint le nirvâna et qui ne retournera plus
dans l'odieux samsâra.
Cette forme primitive du bouddhisme, appelée Hînayâna, se propage dans toute l'Asie du
sud et jusqu'en Indonésie. Au cours des IIe et
IIIe siècles après J.-C. apparaît une nouvelle forme du
bouddhisme, appelée Mahâyâna.
Les historiens des religions s'accordent à reconnaître l'influence de la dévotion hindoue laïque dans cette nouvelle
doctrine, dont l'idéal de perfection n'est plus l'arhat solitaire du bouddhisme hinayanique à la recherche
de son nirvâna, mais le bodhisattva, un personnage laïc, modèle de bienveillance et de compassion,
qui renvoie indéfiniment sa propre libération pour faciliter celle des autres.
Le bouddhisme Mahâyâna se répand en Chine par la Route de la soie et les oasis d'Asie
centrale, sous domination chinoise jusqu'au VIIIe siècle. Au début,
en Chine, le bouddhisme est pris pour une étrange secte taoïste mais, à partir du
VIe siècle, il apparaît comme une nouvelle religion et séduit
les lettrés. Sous les Tang, il prospère dans toutes les couches de la société.
L'extraordinaire vitalité et prospérité du bouddhisme attireront fatalement la jalousie des lettrés
confucianistes et des religieux taoïstes, entraînant des persécutions atroces de 843 à 845 : la religion sera
supprimée, ses
sanctuaires seront détruits et les moines seront contraints à redevenir laïcs. C'est le déclin
de la puissance du bouddhisme chinois, qui ne survivra que dans le syncrétisme de la religion
populaire, ou dans ses nombreuses sectes :
Chan
Cette secte est rattachée au personnage légendaire de Bodhidharma. Intrinsèquement chinoise,
influencée par le taoïsme, cette secte estime que les textes et les actes pieux sont inutiles et ne constituent
en réalité que de simples moyens qui doivent mener à l'Illumination, càd à l'appréhension dans
une intuition immédiate de la nature de buddha qui est en chacun de nous.
Pour atteindre l'Éveil, le chan se fonde sur la pratique du zuochan (méditation
sans objet) et/ou des gong'an (actes ou phrases dépourvus de logique).
Lotus Blanc
Secte syncrétique et millénariste, la secte du Lotus blanc attend la venue de
Mile,
le buddha de l'avenir dont la venue doit amener dans ce monde la Grande paix
(Taiping).
Elle inspire des mouvements d'insurrection importants depuis la fin de l'époque Yuan
jusqu'au début du XIXe siècle.
Terre Pure (Jingtujiao)
Cette secte s'intéresse davantage à la réincarnation dans une "terre pure" (le paradis
d'Occident : Xitian) qu'à l'Éveil, et elle met davantage l'accent sur la foi
aveugle (on parvient à l'Éveil par l'intervention extérieure
d'Emituofo) que sur une démarche intérieure et
individuelle. En ce sens, la secte de la Terre Pure est aux antipodes du chan.
Les croyants invoquent inlassablement le nom du buddha d'infinie lumière ou d'âge
infini (Emituofo) pour parvenir à leur réincarnation au
paradis, et essaient de mourir en tenant une corde qui est attachée à une statue
d'Emituofo.
Tiantai
Cette secte doit son nom à une montagne du nord-est du Zhejiang où elle fut fondée par le moine
Zhiyi (533-597). Secte éclectique en matière de textes sacrés, mais dont le texte de base est le
Sûtra du Lotus.
Religion syncrétique
Sous les Yuan, le bouddhisme et le taoïsme sont en lutte ouverte pour attirer
les fidèles de la religion rivale. Les succès du bouddhisme sont tels que les taoïstes ne
trouvent pas de meilleure parade que d'imiter leurs rivaux, au point que les deux religions se
rapprochent beaucoup. Il en résulte, inévitablement, une certaine désaffection des fidèles des deux religions.
Le bouddhisme, déjà très décadent depuis les persécutions du IXe siècle,
en souffre beaucoup, malgré des victoires de pure forme, et
perd une part non négligeable de son implantation territoriale. Ce vide ne manque pas de
favoriser le développement de la religion syncrétique.
Les éléments constitutifs de la religion syncrétique sont empruntés aux formes populaires des "Trois religions". Mais celles-ci ne rendent pas compte de tout, car plusieurs traits majeurs de cette religion doivent plutôt se comparer à des faits de la religion antique : permanence des dieux du sol (un par village, placés sous les ordres des dieux du sol des chefs-lieux), des dieux du foyer, des fêtes saisonnières. Un bon exemple est fourni par la fête de Zhongyuan : au départ, il s'agit d'une fête saisonnière (elle est fêtée le 15me jour du 7me mois) pour le repos des âmes des ancêtres, que les bouddhistes ont "récupérée" et transformée en fête pour le soulagement des preta, et qui finalement est célébrée par les taoïstes, les confucianistes et les bouddhistes !
La religion syncrétique n'a pas de prêtres : la vie religieuse collective, les temples, les
fêtes sont gérés par la communauté elle-même. À la place d'"écritures", elle s'appuie
sur des œuvres théâtrales mettant en scène les héros et les divinités du panthéon.
Le panthéon de la religion syncrétique est vaste et désordonné, car c'est avant tout une religion
qu'on pourrait appeler fonctionnaliste : les noms des dieux correspondent à des charges
occupées par tel ou tel personnage au sein de la bureaucratie céleste. D'autre part, c'est un
panthéon ouvert. Si certains dieux passent de mode, de nouveaux viennent les remplacer. Toute
divinité, même étrangère, dans la mesure où sa puissance devient manifeste, est incorporée au
panthéon, comme par exemple des personnages historiques divinisés, des
buddha et bodhisattva venus de l'Inde (dont Guanyin est le cas le
plus célèbre) et même, au XXe siècle dans certaines sectes,
Mahomet et Jésus-Christ.
Un autre élément essentiel de la religion syncrétique, également issu de la religion antique, est le
culte des ancêtres.
Le 1er et le 15me jours de chaque mois,
on brûle de l'encens et on allume des bougies devant les tablettes des ancêtres (présentes dans chaque foyer chinois).
Lors des fêtes du Nouvel An, on leur offre un repas complet, et toute la famille s'incline devant les tablettes.
Manichéisme
Le manichéisme est une religion dualiste fondée par le prophète Mani au IIIe siècle,
et qui s'est répandue dans toute l'Asie Centrale ainsi qu'en Chine.
À l'époque Tang, le manichéisme occupe, contre toute attente, une place prépondérante lorsque
les Ouighours l'adoptent sous le règne du khan Alp Kutlugh (780/789). Mais en 840, les Ouighours sont
repoussés de Mongolie et, après s'être installés en Dzoungarie et au Tarim, ils abandonnent le
manichéisme au profit du bouddhisme local et du nestorianisme.
Après avoir atteint son zénith au Xe siècle, le manichéisme est
finalement anéanti et supplanté par le raz-de-marée musulman, alors qu'un peu plus à l'est, il est
remplacé par le bouddhisme.
Christianisme nestorien
Au début du Ve siècle, l'Empire byzantin est secoué par des querelles théologiques sur la
nature, divine et/ou humaine, du Christ. L'évêque Nestorius de Constantinople, tenant de l'école qui mettait l'accent sur
la nature humaine du Christ, affirme par conséquence que la Vierge ne peut pas être la Mère de Dieu. Nestorius est
emprisonné ; ses thèses sont condamnées et rejetées dans l'Empire byzantin (mais deviennent en revanche majoritaires
parmi les chrétiens de l'Empire perse, rival de l'Empire byzantin).
L'Église d'Orient (c'est son nom officiel ; ce sont les Occidentaux qui inventeront le terme de "christianisme
nestorien"), bien que bannie de l'Empire byzantin pour hérésie, se développe en Perse et au-delà : les
marchands-missionnaires l'emportent avec eux tout au long de la Route de la soie et jusqu'en Chine.
Les siècles suivants (VIIIe et IXe siècles)
voient l'Église d'Orient faire une incroyable percée en Asie
centrale, en Chine, au Tibet et en Inde, pays où elle rivalise avec le bouddhisme, le confucianisme, le chamanisme,
l'hindouisme et le manichéisme. Après la conquête musulmane de la Perse, les nestoriens seront les grands traducteurs
des textes de l'Antiquité en arabe.
En Chine, les persécutions du IXe siècle contre les "religions étrangères"
portent un coup fatal au christianisme nestorien ; cependant l'Église d'Orient remporte un véritable succès auprès
des Ouighours et, dans une moindre mesure, des Mongols.
De nombreuses églises, mentionnées par Marco Polo, sont bâties dans les oasis d'Asie centrale.
C'est ainsi que le nestorianisme reviendra en Chine avec les peuples nomades des steppes.
Au XIIe siècle, il y a en Chine deux archevêchés (à Xi'an et à
Pékin), qui dépendent du patriarche de Bagdad. En 1289, en Chine, le nombre de chrétiens nestoriens
est si important qu'il faut établir une agence particulière en vue de les superviser.
Cependant, au XIVe siècle,
la chute de la dynastie mongole des Yuan et l'établisement de la
dynastie chinoise des Ming suscitent de nouveau une forte hostilité vis-à-vis des
"religions étrangères". Cette fois-ci, le nestorianisme chinois ne s'en remettra pas. Si certains
fidèles se tournent vers le bouddhisme, la plupart deviendront musulmans, à cause de la proximité entre
ces deux religions (monothéisme, Christ considéré comme humain et non divin).
Une des caractéristiques du nestorianisme était le refus du célibat des prêtres, au point même que les prêtres
de l'Église d'Orient (y compris les évêques) avaient obligation de se marier.
Tantrisme et lamaïsme
Le tantrisme (mijiao en chinois) est un courant ésotérique du bouddhisme tardif.
Apparu en Inde, et influencé par l'hindouisme, il est introduit en Chine dans la seconde
moitié du VIIIe siècle par le moine Bukong.
Le bouddhisme tantrique considère que l'Éveil peut être atteint par des pratiques
magiques ou sexuelles ésotériques. Il connaît une vogue passagère à la cour des Tang,
puis disparaît de Chine, mais passe au Tibet où il joue un rôle déterminant dans la formation
du lamaïsme.
Le lamaïsme est le nom donné (par les Occidentaux) au bouddhisme tibétain tant il paraît
comme une religion à part entière, avec ses substrats multiples (chan, tantrisme,
chamanisme, nestorianisme), ses rituels magico-religieux, et ses moines influents.
Islam
L'implantation de l'islam (qingzhenjiao : vraie religion pure) en Chine est ancienne
et profonde. Elle concerne, en gros, deux groupes de populations : d'une part les
peuples turciques du nord-ouest (Kazakhs de Dzoungarie et Ouighours du
Tarim), d'autre part les Hui (Chinois convertis à l'islam) du Gansu et du Yunnan.
Les mosquées chinoises sont construites comme des pagodes, dépourvues de minarets (interdits par l'État), et l'appel à la prière se fait depuis l'intérieur. Ce dernier est, comme celui de toutes les mosquées du monde musulman, un espace dépouillé aux parois décorées de versets du Coran. Mais ici encore l'État confucianiste impose sa marque : sur un mur, il doit y avoir les tablettes de l'Empereur, car elles doivent trouver place dans tous les lieux de culte.
Comme pour les autres religions d'origine occidentale, ce sont les marchands qui introduisirent
l'islam par la Route de la soie, à partir du VIIe siècle. La plupart
étaient installés à Lanzhou et à Xi'an.
Les Yuan se convertissent au lamaïsme au
XIIIe siècle, mais favorisent l'immigration de fonctionnaires
musulmans (astronomes, cartographes, administrateurs) afin de contrer la vitalité démographique
et la culture chinoises : c'est à cette époque que remonte la
naissance de l'importante communauté musulmane du Yunnan. La "troisième vague" de pénétration
de l'islam en Chine correspond à l'expansion de la confrérie soufie Naqshabandiyya, au
XVIIe siècle, de nouveau par la Route de la soie, et de nouveau
vers les villes de Lanzhou et Xi'an.
Depuis le début de leur présence en Chine, les musulmans ont volontiers embrassé la carrière militaire,
délaissée par les Han, et ont fidèlement servi le pouvoir chinois, sur terre et sur mer (le célèbre amiral
Zheng He était musulman).
Cependant les Qing, contrairement aux Yuan, se montrent intolérants vis-à-vis de
l'islam : des restrictions sont apportées au culte, aux pélerinages et autres pratiques. Les
musulmans considèrent que le gouvernement est ingrat vis-à-vis de leur communauté qui l'a toujours bien servi.
Ils commencent à se pénétrer d'un sentiment d'aliénation face à la société néo-confucianiste,
sentiment qui est à la base des rébellions d'inspiration naqshabandie au cours du
XIXe siècle.
Le Yunnan se soulève le premier, en 1855, et le royaume indépendant qu'un des chefs musulmans,
Tu Wenxiu (mort en 1872), fonde dans l'ouest de la province n'est détruit qu'en 1872. Les
troubles gagnent ensuite le Gansu en 1862, puis le Shaanxi, où ils ne sont matés qu'en 1876.
Enfin, la partie du Turkestan conquise par les Mandchous au siècle précédent (Dzoungarie et Tarim)
se soulève à son tour en 1864. Mais le mouvement est vite détourné à son profit par un aventurier
tadjik, Yakub Bek (1820-1877), lequel, jouant autant des dissensions entre rebelles que
des rivalités coloniales russo-britanniques, s'impose comme souverain de la région à partir
de 1866. La reconquête, de 1876 à 1877, se conclut en 1884 par l'établissement définitif de la
domination chinoise et la transformation de la région en une simple province dénommée Xinjiang
(xin jiang : nouveaux territoires).
Judaïsme
Les Juifs chinois seraient originaires de Perse, et se seraient installés en Chine, et en
particulier à Kaifeng, aux époques Tang et Song.
Comme dans les cas du bouddhisme, de l'islam et du nestorianisme, c'est une fois de plus la Route de la soie qui
a permis à une religion étrangère de s'implanter en Chine.
De nombreuses traces écrites témoignent d'une communauté très vivante du IXe
au XIIIe siècles. Les Yuan protègent les Juifs comme ils
protègent, de manière générale, les religions non-chinoises. À l'époque Yuan, les fêtes juives étaient
reconnues, tout comme les fêtes musulmanes.
À partir de l'époque Ming, les Juifs de Chine perdent le contact avec leurs coreligionnaires de Perse
ou d'Asie centrale. La fermeture de la Route de la soie appauvrit la communauté. Les Juifs se tournent vers
l'accession à des responsabilités importantes dans l'administration chinoise,
conditionnée par la réussite à des examens destinés à évaluer la maîtrise de la connaissance des
textes de Confucius. Cette connaissance exigeait des études fort longues, faites
au détriment des études juives. Peu à peu, les Juifs qui réussissent leurs examens deviennent confucianistes, les autres
se convertissent à l'islam ou à la religion syncrétique.